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jeudi 15 septembre 2016

La bouche en coeur.



En même temps qu'on lève de nouveau un voile, en même temps qu'on arrache encore une couche épaisse de ce qui nous séparait de l'essentiel, on t'enlève les mots de la bouche.

On t'enlève les mots de la bouche et tu peux à présent sentir ce vide entre ta langue et ton palais. Un espace qui jusqu'ici était entièrement habité par une masse compacte de VERBE, une bouillie de phrases prête à bondir en permanence hors de la barrière de dents, une MASSE qui pensait tout savoir, une forme orgueilleuse qui t'engourdissait le palais. Cet espace dans ta bouche était rempli par une syntaxe arrogante, paradant le menton levé sur les trottoirs relationnels, vendant son corps sur la place publique des conversations, pleine et ronde de la sensation d'avoir réponse à tout.

Enfin, on t'enlève les mots de la bouche, et tu restes planté là devant tant de grandeur, retrouvant ton essence minuscule, le ventre abritant des volcans de silence, les lèvres sèches, la bouche pâteuse bien évidemment. Enfin ! On t'enlève les mots de la bouche.

C'est un spectacle si impressionnant qui se joue sous tes yeux, que pour la première fois tu ne trouves aucun mot. Tous ceux de ta connaissance semblent subitement loin de tout, trop distancés des choses réelles qu'ils semblent vouloir désigner. Tous les mots du monde se sont subitement envolés et tu mesures le poids de leur insuffisance. Tu te retrouves donc là, toi qui pensait pouvoir tout DIRE, et dans cet espace minuscule entre tes deux lèvres on n'entend plus rien
Que le bruit du vent 
Soufflant sur les choses.


lundi 1 août 2016

Déglingué



Ce sont des portes fragiles, fines comme le papier, sans nom et sans serrure, ça tombe bien : J'ai toujours pas la clé. Et puis elles ne demandent qu'à s'envoler mais elles sont dans les choses, dans les chansons et les courants d'air, surtout dans les RYTHMES et puis parfois juste là sur le bord du trottoir, les choses qu'on pensait pas AIMER que finalement on AIME, en tous cas on s'y intéresse tu vois bien.
De ces moments de confusion ou tout n'est pas TRANQUILLE, ces moments qui sont proches du mal-être parce qu'on en veut encore, de ces moments ou l'infiniment grand tient dans le creux d'une paume et que c'est insupportable; ça n'est absolument pas PAISIBLE mais c'est pourtant très bien. Tu vois, les choses qu'on pensait pas aimer, que finalement on AIME, comme pour les légumes verts quand on était gamins et qu'on a PAS grandi.

Dans le plafond du monde j'ai vu des cétacés, qui nageaient tranquillement dans un vrombissement sourd, mais peut être qu'après tout c'était juste des LUMIERES chassées par leur propre VITESSE, peut-être qu'après tout c'était pas des baleines, pourtant j'ai vu l'oscillation légère de leur dos qui se courbe, peut être qu'après tout ça n'était que des LED clignotant au lointain. Encore ces choses qu'on pensait pas AIMER que finalement on aime. Je veux dire,
en tous cas,
on s'y intéresse.

jeudi 30 juin 2016

Sentiers Sauvages


Tu construis des petits douleurs que tu assembles dans le noir. Tu voudrais mesurer la distance entre le bout du ciel et la plante de tes pieds. Tu tourne en rond dans un sentier de terre, jette des ombres sacrées dans la lumière du feu. Tu fais remuer des cailloux dans le creux de ta main, tu les écoutes chanter. Ca sent la myrrhe et la combustion du bois de sapin. Il y a des rituels qu'on a oublié, des chansons qu'on aurait du nous chanter plus souvent.

Tu engouffres tes pas dans les rues de cette ville, les caves de cette ville, les hangars de cette ville. Jamais tu n'as trouvé ailleurs ce que tu trouves ici, c'est une ville comme un tas de compost : Qui pue la mort mais qui grouille, qui brûle, qui brille. C'est une ville qui n'a pas de garde-fou et tu prends une claque à chaque porte que tu pousse. T'es déjà tombé sur des cours intérieures couvertes de fleurs, des jardins bucoliques entretenus avec soin au beau milieu du bronx. Ca n'est pas une ville ou règne l'ordre et la sécurité, ça n'est pas une ville qui se prend au sérieux, c'est l'humilité humiliée. 

T'as poussé une vieille porte en métal rouillé et t'as monté des escaliers en béton, t'es encore arrivé dans un atelier sauvage. Y'en a combien comme ça , avec rien d'écrit sur la porte ? Certainement des centaines. Sur les étagères c'est la collection d'encres et de peintures, le nitrate d'argent et les lampes UV sous la table lumineuse faite-maison, une vieille baignoire et des pinceaux étrangement propres, un cadre de sérigraphie qui sèche à l'ombre dans un carton d'écran plasma, parce qu'il se trouve que c'est juste la bonne taille. T'as juste poussé la porte en fait, et tu sais qu'ils sont pas les seuls.

Tu reconnais les marins échoués des écoles d'Art, les expulsés du circuit parce que trop sauvages, trop insolents, avec trop de feu qui leur brûle les doigts. Tu les reconnais parce que t'en as vu d'autres, t'as souvent pris le crayon ou la poudre d'escampette avec eux, t'as toujours trouvé qu'ils étaient au coeur des choses, qu'ils comprenaient plus vite et plus loin. Tu souris de constater que finalement, les diplômés travaillent souvent au bar du coin, alors que les sauvages, eux, n'ont jamais arrêté de produire. Ca leur brûles les doigts de toutes façons, on voit bien l'incendie dans leurs yeux. C'est une ville comme un tas de compost : Qui pue la mort, mais qui grouille et qui brille d'insectes gigotants, créatifs, immortels.

Tu rentres avec tes quinze pages imprimées sous le bras, t'es contente du rouge et t'es contente du bleu. Tu prends la première à gauche après l'hôtel de luxe, et tu passes devant des dizaines de portes. Derrière elles il y a surement une fille qui fait du trapèze dans un hangar froid, sans doute un type qui découpe des cartons d'acide en mangeant son sandwich, il y a peut-être une troupe de théâtre qui répète dans un garage, potentiellement un mec qui construit un bateau sans rien dire à personne, et certainement une gonzesse silencieuse qui tire ses photos dans une chambre noire. Tu sens presque l'odeur du révélateur. Il fait beaucoup trop chaud et le ciel reste gris taulard sur la cité bâtarde. Tu pousse encore une porte, la tienne, doigts sur l'interrupteur, cigarettes dans le cendrier, poser ton sac, papier, crayon. Il y a des rituels qu'on a oublié.

Des chansons qu'on aurait du nous chanter plus souvent.

jeudi 12 mai 2016

Les palpitations populaires



J'avais longtemps boudé le ronronnement moteur des colombes au matin. Maintenant je trouve rassurant l'existence de ce son qui a traversé chacun de mes printemps. Je te jure que j'essaye d'agripper le réel. Ce bouton de rose juste là qui n'attend que d'éclore, hier déjà j'essayais d'y amarrer mon regard. Aujourd'hui il a légèrement bougé, la proportion de rouge a augmenté, pris le pas sur la coquille verte. Mais je me force, tu sais. Quel effort que de fixer la rose et d'être la rose, quelle énergie ça pompe d'être ici et maintenant, quand on a pris le pli d'être ailleurs constamment.

Que ça soit dans la littérature italienne ou dans le coeur des pigeons, ce qui palpite encore est vraiment minuscule. C'est à peine un vrombissement, plutôt une palpitation malade, qui remue faiblement pour ne pas s'ennuyer. C'est incroyable ce qu'on peut faire pour ne pas s'ennuyer.
La moiteur de cette peau après laquelle on court, parce que toucher des peaux c'est le but absolu, l'accomplissement ultime. La moiteur de ta peau et ce bruit dans la cour, le cri à peine audible d'une histoire qui s'abime.

mercredi 27 avril 2016

Les combattre ou les embrasser.



Pousse le cri des couleurs de ta multiplicité, du rouge et du bleu qui s'éclatent en fractale pour une gerbe pourpre dans un ciel noir d'ébène. Nombreuses sont les choses qui sont devenues noires, d'une obscurité dense.
De là ou je me tiens l'épaisseur des ténèbres est parfois fascinante, il n'y a que dans une telle obscurité que l'éclat blanc caillé d'un sourire spontané prend tout son sens et son ampleur.
J'ai toujours pas appris à finir mon assiette, des monstres de papier qui me courent sur la tête. J'ai les mains vides enfin, je veux dire qu'elles n'ont pas d'autres mains à enlacer ou à tenir. Je veux dire qu'elles ne trouvent refuge que tout au fond des poches, ou bien lorsqu'elles s'enroulent autours d'un tube en métal vibrant d'encre et d'angoisse, lorsque les doigts se lovent dans du latex noir : D'une obscurité dense.

La cuillère tourne au ralentis dans une tasse un peu trop petite. Dans les reflets de son métal scintille l'histoire de tous les doigts, de tous les hommes, qui l'ont tenu, tourné, plié, tordu. En filigrane j'imagine des couches et des couches d'empruntes digitales, d'histoires digérées,  des centaines de brouillard dans une vision brouillée, des millions de cafards noyés dans le café, du café noir : D'une obscurité dense.

Je me surprends à penser dans un sourire mesquin que je passe sans doute du coté obscur de la force, si tant est que les forces possèdent bien des "côtés". J'essaye vaguement de définir à quoi ressemble l'entité à laquelle j'ai vendu mon âme. Je me dis que c'est quelque chose de liquide, de vibrant, ça coule entre les doigts. C'est peut-être du feu, parce que ça brûle et ça crépite, mais c'est aussi coulant, ça fait des vagues, c'est impalpable. Et puis la cuillère cogne contre la paroi, ça fait un petit schling qui me fait sourire à nouveau. Je me dis qu'on se bat contre les ténèbres juste pour tromper l'ennui. Je me dis que sans ça, on se ferait sacrément chier. Et puis se battre, c'est encore un bien grand verbe. Les embrasser conviendrait mieux.
J'essaye de donner un visage, donc, à l'entité qui me grignote. Une chose est sure, j'en connais déjà la couleur, c'est quelque chose d'incroyablement noir : D'une obscurité dense.

vendredi 8 avril 2016

Dans un matin d'ivoire



Les appartements de ce coin de Londres s'entassent les uns sur les autres, mêlés par de beaux escaliers de métal dans leur costume industriel. On dirait la cour des miracles version locomative à vapeur, la cité des enfants perdus avec une couche de brouillard et de soleil en plus. Il y a des plantes partout, des volets bleus dont la peinture s'écaille et cette brique aux couleurs d'usine qui résonne au chant des Distillers.

Les canapés sont vert-bouteille et y'a tellement de beurre de cacahuète différents que j'ai les yeux qui frétillent dans les super-marchés. Le soir j'ai la tête du tendre pit bull sur les genoux et je pose toujours les mêmes questions. Allez, raconte moi encore la famille Leu, parle moi de la femme qui fait les pigments, raconte moi la mère et le frère, raconte moi le petit train dans les montagnes, et parle moi encore du premier magnum de 25. Montre moi les soudures et dis moi encore que dans la vie, le meilleur chemin c'est le plus compliqué. Allez, raconte moi comment Shiva était jamais à la maison, comment sa femme a inventé Ganesh, raconte moi comment on lui a soudé une tête d'éléphant sur le buste, j'ai vraiment envie de savoir. Je veux bien écouter ce genre d'histoires jusqu'à en crever. Je pose toujours les mêmes questions. J'ai peut-être pas l'air mais j'ai toujours envie de comprendre, de savoir, de trouver. J'ai la tête du pit bull sur les genoux, un générateur de chaleur.

Combien on est à se sentir aussi privilegiés. Combien on est à dire merci a chaque ligne qu'on trace, à chaque fois qu'on arrive dans une nouvelle ville, à chaque personne qui repart avec un peu plus d'encre sous la peau. Combien on est à être un peu trop positifs, à trouver qu'on est trop chanceux, que quelque chose cloche, que le vent va finir par tourner. Combien on est à s'extasier devant les nervures d'un bout de bois, combien on est à remarquer ce tout petit graphiti au pied du mur, combien on est à attendre le prochain miracle dis-le moi, dis moi si c'est parce qu'on est fous, ou si c'est pour de vrai. Combien on est à monter tout en haut pour descendre tout en bas. Dis moi que la chasse aux trésors ne va pas s'arreter, qu'elle ne fait que s'amplifier à partir du moment ou tu la réalises. Combien on est à tomber amoureux trop vite, de n'importe quelle forme organique qui brille d'une aura insondable. Combien on est à se chercher les uns autres. Combien on est à brandir nos cicatrices comme si c'était nos plus belles forces. Dis moi si toi aussi, t'as parfois l'impression que c'est trop. Et puis dis moi aussi qu'on s'en fout, que de tout ça, finalement on s'en fout.

Les canapés sont vert-bouteille. Sur le navire là-bas au loin certains pirates se tordent de douleur. Il y a comme un trou dans la coque, donc un trou dans chacun de leur ventre. Mais je les trouve élégants, ils ne s'en plaignent jamais, de ce trou, ne cherchent pas à le réparer. Les voilà qui apprennent à vivre avec, je vois sur leurs visages des petits sourires crispés qui cachent la douleur ordinaire, ils disent que ça serait joli comme nom de navire : La douleur ordinaire. Ils se domptent et s'apprivoisent, ensemble mais profondément seuls, et sur la ligne d'horizon là-bas il n'y a rien d'autre qu'un nuage. Un nuage unique qui attends sagement de pleuvoir, l'enfant d'un orage mécanique planté dans un matin d'ivoire.

jeudi 10 mars 2016

Saccadé



Et toi tu crois que je dors bien / La nuit tu crois que c'est des bisounours / D'accord mais ils ont le sabre bien affuté / Je te jure / Et toi tu crois que je suis satisfaite / Que je me repose sur des couronnes / De lauriers roses / Mais comme toi je souffre de toute mon incompétence / De ce que je ne sais pas encore faire / De tout ce qui a été mal fait / Ou mal dit / par mes mains / Par ma bouche / Et toi tu crois que je dors bien.

Moi je pense qu'ils ne connaissent pas l'insomnie / Ceux qui vendent des produits surgelés / Ou bien des laisses pour chiens / Ceux qui travaillent a des guichets / Dans des boites / Derrière des vitres / On dirait qu'ils sont épuisés / Alors ils dorment, je te jure / Sur leur deux oreilles.

Et toi tu dors une fois sur deux / Toi tu existes à reculons / Ou bien tu dors comme les moineaux : en planant, une seconde / Mais eux tu vois ils n'ont pas de troubles du sommeil non / Ceux qui hésitent entre la cravate pourpre / Et le chemisier en satin / Mais toi tu dors à contre-jour et tu nages à contre-courant / Ils sont toujours persuadés que tu as le sommeil paisible / Toujours bon pied / Bon oeil / Toujours le mot pour rire et la tape / Sur l'épaule.
En fait tu dors à contre-jour / Tu ne vois rien des choses accomplies et du puzzle tu ne vois plus / 
Que les pièces manquantes.

Tu regardes le monstre à l'intérieur du ventre et c'est tellement long / D'apprendre à l'aimer / Combien de temps encore avant de le prendre / Dans tes bras / Alors non tu vois je ne dors pas sur mes deux oreilles / D'ailleurs c'est absurde / Personne n'en est / Physiquement capable / Mais je cache aussi bien mon jeu que toi / et la tornade à l'intérieur du ventre / Je te jure/ J'ai la même.

J'essaye simplement de la trouver belle / Cette vague incontrôlable / Qui détruit tout sur son passage / Je ne veux plus nier son existence et j'essaye / je te jure / De lui tendre la main.

Mais on ne peut pas dire / Non / Que je dorme / Sur mes deux oreilles.